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BATISSEBâti ancien & pisé

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Chapitre 4 · Les liants

Le prompt, la chaux et la pierre

Sur un mur ancien, on ne cherche pas le liant le plus résistant mais le plus compatible. Perméance, déformabilité, réversibilité : trois critères qui suffisent à écarter neuf erreurs sur dix.

La règle qui commande toutes les autres

Sur un bâti ancien, le choix d’un liant ne se fait pas en cherchant le plus résistant, mais le plus compatible. Trois critères, dans cet ordre :

  1. La perméance. Le liant doit laisser passer la vapeur d’eau au moins aussi bien que le support. Un mur en pisé a une résistance à la diffusion de vapeur (μ) comprise entre 4 et 10 : c’est très ouvert. Tout ce qu’on lui applique doit l’être également.
  2. La déformabilité. Le mortier doit être plus souple que le support, pour accompagner ses mouvements sans se fissurer ni faire éclater la matière. Sur pierre tendre, un mortier trop dur détruit la pierre ; sur pisé, il se décolle.
  3. La réversibilité. Un enduit qu’on pourra retirer sans arracher le parement est toujours préférable à une solution définitive.
Dégressivité

Chaque couche doit être moins riche en liant, moins dure et plus perméable que celle qu’elle recouvre. Un gobetis riche, un corps d’enduit moyen, une finition souple. L’inverse — une finition dure sur un fond tendre — produit des retraits différentiels et un faïençage assuré.

Le ciment naturel prompt

C’est un cas à part dans la famille des liants hydrauliques, et le seul ciment naturel encore produit industriellement. Il provient d’un gisement de calcaire argileux du massif de la Chartreuse, en Isère, exploité selon un procédé pratiquement inchangé depuis le XIXe siècle : une seule pierre, aucun ajout, cuisson à basse température comme la chaux, dans des fours verticaux, puis broyage fin. D’où sa couleur ocre clair caractéristique, précieuse en restauration de pierre.

Ciment naturel prompt — repères techniques
CaractéristiqueValeur / comportement
NatureLiant hydraulique naturel, calcaire argileux cuit sans ajout
CouleurOcre clair
Début de prise (pâte pure, 20 °C)< 4 minutes
Résistance à 15 minutes> 4 MPa
Temps ouvert réglable4 à 30 min avec retardateur à base d’acide citrique
Module d’élasticitéFaible — d’où sa compatibilité avec les supports anciens
RetraitFaible : peu de fissuration
PerméanceConservée : le mur reste ouvert à la vapeur d’eau
Normes viséesNF P 15-314 (ciment naturel prompt) et NF P 15-317 (travaux à la mer)
Milieux agressifsRésistant aux eaux agressives et sulfatées ; travaille par temps froid et en immersion

Où il rend service

Restauration de façades

Moulages préfabriqués, moulures tirées au gabarit, imitation de pierre, réparation d’enduits anciens. Sa teinte et sa finesse permettent des restitutions à l’identique.

Scellements et maçonnerie rapide

Pose de pierres, scellements, réparations ponctuelles, y compris par temps froid ou en présence d’eau, là où les liants traditionnels sont bloqués.

Gobetis d’accroche

Gobetis rapide sous enduit à la chaux, quand le planning ou l’exposition imposent une prise immédiate.

Injections gravitaires

Comblement de vides dans une maçonnerie de pierre, avec les précautions d’usage sur la fluidité et la pression.

Assainissement

Ouvrages hydrauliques, regards, canalisations : sa prise en milieu humide et sa durabilité en font un liant de choix.

Mélanges chaux + prompt

Le prompt apporte à la chaux une résistance à court terme et réduit le retrait, en conservant perméance et élasticité, dans une proportion recommandée d’environ 25 % par rapport à la chaux.

Précautions d’emploi
  • Le surdosage en eau, le rebattage et les rajouts d’eau sont à proscrire : avec une prise en moins de quatre minutes, on ne rattrape rien.
  • Une cure correcte est indispensable.
  • Préparer de petites gâchées, adaptées à ce qu’on peut réellement mettre en œuvre.
  • Sur un mur en pisé, le prompt est un liant de points singuliers — scellements, reprises, moulures, gobetis — et non un enduit de peau généralisé.

Les chaux : aérienne ou hydraulique

Deux familles, distinguées par leur mode de prise. La chaux aérienne (CL) durcit exclusivement au contact du CO₂ de l’air, par carbonatation : lente, très souple, extrêmement perméable à la vapeur. La chaux hydraulique naturelle (NHL) contient des silicates et durcit d’abord au contact de l’eau, puis à l’air : prise plus rapide, résistance mécanique supérieure, souplesse moindre.

L’indice qui suit le sigle NHL indique la classe de résistance en compression : plus il est élevé, plus la prise est rapide et le mortier dur — donc moins il est souple.

Choisir sa chaux selon le support et l’exposition
LiantPriseEmploi indiquéÀ éviter
CL 90 (aérienne)Carbonatation, lenteFinitions, badigeons, intérieurs, supports anciens fragiles : pisé, tuffeau, brique ancienneFortes épaisseurs, milieux constamment humides pendant la prise
NHL 2Hydraulique faibleFaçades semi-abritées, supports très tendres, corps d’enduit soupleZones littorales ou très exposées
NHL 3,5Hydraulique moyenneCorps d’enduit courant, façades exposées de façon modérée, gobetisFinition sur support tendre
NHL 5Hydraulique forteSoubassements très sollicités, maçonnerie humide, littoralParement de pisé : trop fermée et trop rigide
FL / HL (formulée, artificielle)Variable—Contiennent des ajouts de type ciment : perméance dégradée, à écarter en bâti ancien

Les deux familles se mélangent : associer une part de CL 90 à une NHL 2 permet d’ajuster souplesse et rapidité de prise pour un contexte intermédiaire. Une méthode répandue consiste à réaliser un enduit dégressif en hydraulicité : gobetis plus hydraulique, corps intermédiaire, finition à la chaux aérienne.

Enduits : trois couches, un principe

Un enduit à la chaux se pose en trois passes, chacune avec un rôle propre, une granulométrie et un dosage spécifiques. La stratification n’est pas une tradition décorative : c’est ce qui garantit adhérence, planéité et durabilité.

Dosages et granulométries usuels (proportions en volume)
CoucheRôleDosage liant : sableGranulométrieÉpaisseur
GobetisAccroche mécanique1 : 1 à 1,50/4 à 0/6, anguleux3 – 5 mm
Corps d’enduitÉpaisseur, planéité, protection1 : 2 à 30/4 à 0/6, bien gradué10 – 15 mm par passe
FinitionAspect, régulation de surface1 : 1,5 à 20/1 à 0/23 – 5 mm

Le sable donne le volume, limite le retrait et assure la perméance. Il doit être lavé, non salé, pauvre en argiles et limons — jamais de sable de mer, dont le sel perturbe la prise. Les grains anguleux de carrière verrouillent mécaniquement le gobetis et le corps ; les grains roulés facilitent la mise en œuvre et adoucissent la finition. Un mélange des deux est souvent le meilleur compromis. La teinte du sable fait la teinte finale de l’enduit.

Le cas particulier du pisé

Sur un mur en terre, l’objectif n’est pas d’imperméabiliser mais de gérer une interface. Trois familles conviennent :

Enduit de terre

La solution la plus cohérente : même matériau, même comportement hygrique, participation directe à la régulation de l’humidité intérieure. Se répare facilement, se recycle intégralement.

Chaux aérienne ou faiblement hydraulique

Très ouverte à la vapeur, souple, et assainissante par son pH basique. C’est l’enduit historique des piseurs, celui qui laissait le mur sécher après la pluie.

Chaux-chanvre

Chaux aérienne et chènevotte, appliqué à la main en plusieurs couches sur 3 à 10 cm. Apporte une correction thermique tout en restant perméable et en accompagnant les mouvements du mur. Détails au chapitre rénovation.

Quelques règles de mise en œuvre : l’épaisseur totale minimale d’un enduit extérieur est de l’ordre de 2 cm ; le support doit être suffisamment humidifié avant application ; et la pose est évitée par gel, forte chaleur ou vent desséchant, qui compromettent la carbonatation.

Interdit de chantier

Pas de grillage métallique plaqué contre un mur en terre pour accrocher un enduit : il ne tient pas, participe au décollement, et concentre l’humidité. Si l’accroche pose problème, c’est le support ou le mortier qu’il faut revoir.

La pierre : soubassements, chaînes et reprises

Dans une construction en pisé, la pierre n’est jamais décorative : elle occupe exactement les endroits où la terre ne peut pas tenir. C’est une répartition des rôles très ancienne et très cohérente.

Le soubassement

Maçonnerie de pierres, de galets, de briques ou de béton de chaux, d’au moins 50 cm au-dessus du niveau du sol extérieur. Il met le pisé hors de portée du rejaillissement et évacue les remontées capillaires par les pores de son mortier. C’est un organe actif, pas une simple assise : l’enduire de façon étanche revient à le débrancher.

Jambages et encadrements

Autour des baies, la pierre reprend les charges concentrées que le pisé ne peut pas supporter. Les mouvements verticaux différentiels entre pierre et terre doivent être anticipés dès la conception.

Rejointoiement

Dégager les joints dégradés sur quelques centimètres, puis remplir au mortier de chaux au nu du mur — sans joint en creux ni surépaisseur, qui retiennent l’eau. Le mortier reste plus tendre que la pierre.

Reprise en sous-œuvre

Quand le pisé de pied de mur est irrécupérable, une méthode éprouvée consiste à monter des potelets de briques croisées au mortier de chaux hydraulique, espacés d’environ 2 m, laissés non enduits plusieurs mois pour évacuer l’humidité. Voir les méthodes de réparation.

Les altérations de la pierre elle-même viennent principalement de l’action des sels, de l’eau, du gel, de la pollution atmosphérique et des attaques biologiques. Un enduit étanche — ciment ou peinture filmogène — sur une façade de pierre produit les mêmes désordres que sur un mur de terre : l’humidité bloquée cherche à sortir, cristallise sous la surface et fait éclater le parement.

Le ciment Portland : où s’arrête son emploi

Le ciment courant n’est pas un mauvais matériau : c’est un matériau incompatible avec la peau d’un bâtiment ancien. Quatre mécanismes se cumulent :

  1. Blocage de la vapeur. L’enduit étanche piège dans le mur la vapeur venant de l’intérieur du logement et les remontées capillaires venant du sol.
  2. Condensation interne. Sur un mur exposé au nord, qui n’accumule pas de chaleur solaire, la paroi devient froide et la vapeur condense dans la masse — jusqu’à l’effondrement dans les cas extrêmes.
  3. Rigidité. Un produit dur plaqué sur un support souple ne peut pas accompagner ses mouvements : il se fissure, et la fissure fait entrer l’eau qu’il était censé arrêter.
  4. Sels. L’humidité piégée se charge de sels, qui attaquent chimiquement la cohésion de l’argile.
Les emplois qui restent légitimes

Le ciment garde un usage sur certains éléments de structure — linteaux préfabriqués, jambages, pièces de répartition — à condition qu’ils ne soient pas encastrés dans le pisé et qu’ils ne bloquent pas ses variations dimensionnelles. Ce qu’il ne doit jamais faire, c’est recouvrir une surface.

Quel liant pour quel usage

Tableau de décision — bâti ancien en pisé et en pierre
SituationChoix indiquéÀ écarter
Enduit extérieur sur pisé abritéEnduit de terre, ou CL 90Ciment, enduit plastique, peinture filmogène
Enduit extérieur sur pisé très exposéChaux faiblement hydraulique (NHL 2), finition CL 90NHL 5, ciment
Enduit intérieur sur piséTerre, chaux aérienne ou plâtreDoublage étanche, peinture acrylique
Soubassement en pierreMortier de chaux, laissé perspirant, ou nuTout enduit étanche sur l’une ou l’autre face
Rejointoiement de pierreNHL 2 à 3,5 selon expositionMortier de ciment, joints en creux
Scellement, moulure, imitation de pierreCiment naturel promptRésines, mortiers-colle
Gobetis rapide sous enduit chauxPrompt, ou chaux + prompt (≈ 25 %)Grillage métallique sur terre
Rebouchage de fissure en piséMortier de terre, éventuellement enrichi en graviersMortier de ciment, mousse expansive
Reprise structurelle en pied de murBriques croisées + chaux hydraulique, potelets espacésBéton armé collé au pisé
Correction thermique de paroiChaux-chanvre, 3 à 10 cmPolystyrène, laine minérale avec pare-vapeur