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BATISSEBâti ancien & pisé

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Chapitre 2 · Les techniques

Les modes constructifs

Une seule définition, six mises en œuvre. Du coffrage en bois des fermes du Forez aux blocs préfabriqués posés à la grue, ce qui change n’est pas la terre — c’est la façon de la mettre en place et l’eau qu’on y met.

Situer le pisé dans la famille des terres crues

Six techniques de terre crue font aujourd’hui l’objet de guides de bonnes pratiques en France. Ce qui les distingue tient à trois paramètres : l’état hydrique de la terre au moment de la mise en œuvre, la présence ou non de fibres, et le mode de mise en place. Le pisé est la seule à combiner terre humide, absence de fibres et compactage dynamique en coffrage.

Les techniques de terre crue comparées
TechniqueÉtat de la terreMise en œuvrePorteurAire traditionnelle
PiséHumide (10–12 %)Compactage par lits en coffrageOui, monolithiqueRhône-Alpes, Auvergne, Dauphiné
AdobePlastiqueBriques moulées puis séchées à l’airOui, maçonnerieRégion toulousaine, Midi
BaugePlastique, avec fibresEmpilement de mottes sans coffrageOui, monolithiqueNormandie, Bretagne
Brique de terre compriméeHumideCompression en presse, puis maçonnerieOui, maçonnerieTechnique contemporaine
TorchisPlastique, très fibréGarnissage d’une ossature boisNon, remplissageNormandie, Nord, Est
Terre allégéeHumide à liquideBanchage, projection ou préfabricationNon, isolationContemporaine (200–1 200 kg/m³)
Terre couléeVisqueuse à liquide (16–20 %)Coulage en banches étanches + vibrationOuiContemporaine
Idée reçue

Le pisé n’est pas un matériau de remplissage. Dans son usage traditionnel comme dans les projets contemporains, il constitue le mur porteur — d’où l’importance des règles de descente de charges et d’élancement détaillées au chapitre suivant.

Le pisé banché traditionnel

C’est la mise en œuvre historique, et de loin la plus répandue dans le bâti existant. Un coffrage en bois — la banche — est monté à l’emplacement du mur ; la terre légèrement humidifiée y est versée par lits, chaque lit est compacté, et le mur monte banchée après banchée.

  1. Installation du coffrage

    Deux joues en vis-à-vis, maintenues à écartement constant par des traverses (entretoises, taquets), des têtes de banche ou les murs existants. La qualité première d’un coffrage est de résister aux poussées du compactage, qu’on sous-estime souvent. Le réglage du premier rang détermine l’aplomb de tout le mur.

  2. Versement de la terre

    Par couches de 10 à 15 cm de terre foisonnée. La hauteur optimale des lits est déterminée sur le muret d’essai, pour une teneur en eau et un mode de compactage donnés. Le volume versé sert de mesure : sur chantier, on contrôle la hauteur des lits par le volume, pas au mètre.

  3. Compactage

    À la main ou au fouloir pneumatique. Ce qui compte n’est pas l’outil mais la pression — rapport de la force appliquée à la surface de la tête de compactage — qui doit permettre d’atteindre une masse volumique supérieure à 1 700 kg/m³. Le compactage se poursuit jusqu’à la densité maximale, repérée à l’aspect, au son et au toucher.

  4. Progression

    Entre 40 et 60 cm de hauteur de mur par jour selon les conditions. Le travail est physique et demande de la régularité : c’est la constance des paramètres qui garantit l’homogénéité.

  5. Décoffrage immédiat

    Quelques heures après le compactage, sans attendre de prise chimique. Le mur est déjà stable mais encore humide : sa résistance ne vaut alors qu’une fraction de sa résistance finale.

  6. Séchage et protection

    Plusieurs semaines à plusieurs mois selon l’épaisseur et le climat. Pendant toute cette période, têtes et pieds de murs sont tenus hors d’eau, et le mur est protégé du gel.

  7. Finitions

    Surface laissée brute, ou enduit de terre, de chaux ou de chaux-chanvre selon l’exposition et le parti architectural.

Les joues étaient traditionnellement en bois ; aujourd’hui tout matériau est employé — acier, aluminium, voire fibre de verre. Les banches peuvent être inclinées pour donner du fruit au mur, ou courbes selon la conception.

Banches grimpantes et murs-trumeaux

Variante contemporaine de la mise en œuvre en place. Les têtes de banche font ici toute la hauteur du mur et définissent sa forme ; les banches sont montées en appui dessus, au fur et à mesure de la montée. On produit ainsi des murs-trumeaux, c’est-à-dire des pans de mur pleins entre ouvertures, coulés sur toute leur hauteur.

L’intérêt est double : moins de reprises horizontales, et une géométrie maîtrisée d’emblée. La contrepartie est un élancement provisoire élevé pendant le chantier, qui impose étaiement ou haubanage, une protection renforcée des têtes et pieds de mur, et la limitation de l’accès à proximité pour éviter tout choc latéral.

Le pisé préfabriqué

Le bloc est fabriqué à plat, dans un moule aux dimensions variables : la terre y est damée par couches successives exactement comme en banche. Le bloc est démoulé immédiatement, levé à la grue et posé sur le mur, sur un lit de mortier de terre ou de chaux.

Ce qu’on y gagne
  • Pose environ quatre fois plus rapide qu’en pisé banché : 15 à 25 m² de mur porteur par jour.
  • Fabrication à l’abri, indépendante de la météo et du planning du gros œuvre.
  • Traitement facilité des points singuliers : réservations, chanfreins, feuillures.
  • Toutes les qualités du matériau sont conservées si aucun liant n’est ajouté.
Ce qu’il faut surveiller
  • Coût : de l’ordre de quatre fois celui d’un mur de béton fourni-posé.
  • Transport : centraliser la production et transporter les blocs sur de longues distances annule une grande partie du bénéfice écologique.
  • Levage : moyens de grutage et accès chantier à prévoir dès la conception.
  • Joints : le lit de mortier doit rester compatible et perspirant.

Les formats pratiqués vont de blocs de 30 cm à 1,50 m de large pour 1 m de haut et 30 cm d’épaisseur, jusqu’à des éléments de 2,20 × 1,00 × 0,50 m chez les pionniers de la technique. Certains producteurs travaillent uniquement des terres déjà excavées de chantiers ou des coproduits de carrière — la fraction inerte située au-dessus des granulats — sans chauffage ni adjuvant.

La terre coulée

Technique hybride, née du croisement entre les savoir-faire du pisé et l’outillage du béton de ciment. On utilise une terre argilo-sableuse ou argilo-graveleuse portée à une teneur en eau visqueuse voire liquide — de l’ordre de 16 à 20 % — coulée entre des banches étanches, sans compactage, puis densifiée à l’aiguille vibrante.

Malaxeur, aiguille vibrante, coffrages intégraux, camion toupie : en réutilisant les outils de la filière béton, la terre coulée devient techniquement, économiquement et culturellement plus appropriable par les entreprises conventionnelles. C’est un enjeu réel : un mur porteur massif en terre crue se situe plutôt autour de 450 à 650 € le mètre carré, contre 100 à 150 € pour un voile béton, l’écart tenant surtout au temps de main-d’œuvre.

Attention à la confusion

Terre coulée et pisé ne se comportent pas de la même façon au séchage, ni vis-à-vis du retrait. Une terre à 18 % d’eau contient une masse d’eau considérable à évacuer : protection, ventilation et délais de séchage sont à traiter comme un sujet en soi, pas comme une formalité de fin de chantier.

Pisé stabilisé : dans quels cas, à quel prix

Le pisé traditionnel n’a qu’un liant : l’argile. On parle alors de pisé non stabilisé. Avec l’industrialisation sont apparus des pisés dits stabilisés, auxquels on ajoute un liant — ciment, chaux hydraulique ou aérienne. L’objectif est d’augmenter la durabilité face à l’eau et les performances mécaniques.

Ce que fait réellement le liant

La stabilisation à la chaux vise à produire, par réaction pouzzolanique entre la silice des argiles et la chaux, des silicates de calcium hydratés (C-S-H) — les mêmes hydrates qui font la prise du ciment. Des voies alternatives existent, comme la géopolymérisation, qui remplace la chaux par des bases fortes réagissant avec les argiles pour former une matrice vitreuse liant les grains.

Stabiliser ou non : arbitrage
CritèrePisé non stabiliséPisé stabilisé
Résistance en compression≈ 0,9 – 1,7 MPajusqu’à 10 MPa selon dosage
Tenue à l’eau liquideFaible : exige une architecture protectriceNettement améliorée
Perméabilité à la vapeurÉlevée (μ 4–10)Réduite, variable selon le liant
RecyclabilitéTotale, liaisons réversiblesPerdue : le mur devient un déchet inerte
Énergie griseTrès faibleProportionnelle au dosage en liant
Restauration du bâti ancienCompatibleÀ éviter en réparation d’un pisé ancien
Position de chantier

En restauration, la stabilisation d’un pisé ancien est presque toujours une erreur : elle crée un point dur et une barrière de vapeur à l’intérieur d’un mur qui fonctionne par respiration et déformation lente. En construction neuve, la question est légitime — notamment pour des blocs préfabriqués qui doivent supporter manutention et levage — mais elle doit être posée en connaissance de ce qu’on échange : de la durabilité mécanique contre de la recyclabilité et de la perméance.

Terre projetée et remplissages

À une teneur en eau élevée, la terre argilo-graveleuse ne peut plus être compactée mais peut être projetée mécaniquement. Cette voie sert surtout aux réparations de surface, aux enduits épais et aux remplissages, plutôt qu’à des éléments porteurs.

Dans la même famille, la terre allégée — terre mélangée à des granulats végétaux, de 200 à 1 200 kg/m³ — dérive à la fois du pisé (terre banchée et tassée) et du torchis (mélange terre-fibres en remplissage). Elle n’est pas porteuse : c’est une technique d’isolation thermique et phonique, mise en œuvre à l’état humide en coffrage perdu ou non, à la truelle, par projection, ou préfabriquée à sec.

Variantes régionales et modénature

Les adaptations locales ne sont pas décoratives à l’origine : elles compensent les faiblesses des terres disponibles ou les contraintes d’exposition.

Cordons de chaux

Lit de mortier de chaux entre deux banchées. Il marque la reprise, redistribue les charges et protège le joint horizontal, point faible naturel du mur.

Angles renforcés

Traitement particulier, harpage soigné, parfois insertion de briques ou de pierres : l’angle est le point le plus sollicité et le plus exposé au ruissellement.

Encadrements en pierre

Jambages et linteaux en matériau plus résistant, pour reprendre les charges concentrées autour des baies.

Chaînages en bois

Éléments filants horizontaux capables de travailler en traction, compatibles avec les variations dimensionnelles du pisé.

Fleur de pisé

Motif de surface obtenu au damage, sur certains parements soignés. Purement expressif, il témoigne d’une maîtrise du geste.

Parements hétérogènes

Galets, briques cuites, bois incorporés. À noter : les matériaux ne s’érodent pas à la même vitesse, ce qui crée à long terme des reliefs et des points d’accroche pour l’eau.

Choisir une technique

Aide à la décision
SituationTechnique indiquéePourquoi
Réparation d’un mur en pisé ancienPisé banché, même terre remalaxéeUne nouvelle mise en œuvre avec malaxage et damage redonne au matériau ses qualités d’origine
Extension neuve porteusePisé banché ou préfabriqué non stabiliséContinuité de comportement avec l’existant
Chantier contraint en délaiPisé préfabriquéFabrication déportée, pose rapide, indépendance météo
Mur intérieur d’inertiePisé banché mince ou blocsApport de masse thermique dans un bâtiment léger
Cloison ou remplissage isolantTerre allégéeNon porteuse mais isolante et régulatrice
Partie enterrée, soutènementAucuneLe pisé ne se prête pas aux parties enterrées : voir domaine d’application